Rencontre avec une légende vivante

Après un voyage éclair en Eurostar sous le « Channel », Julian Bream, plein de gentillesse à notre égard est venu, avec son magnifique Golden Retriever nommé « Jungle », nous chercher à la gare de Tisbury. Après un court périple dans de petits chemins creux, nous sommes arrivés dans sa magnifique propriété au cœur de la campagne anglaise, immergée dans un océan d’arbres et de fleurs. Oui, Julian Bream est bien un homme de chair et de sang et non un dieu comme nous le croyions ! Impressionnés par cette légende vivante de la guitare, nous avons réalisé cette interview dans un climat à la fois  amical, joyeux et poétique. Nous vous la livrons :

  Jean Marie Raymond (J.M.R.) : Pouvez vous me dire comment a débuté votre carrière et comment vous avez réussi à la développer sur le plan international pour devenir un musicien-guitariste admiré dans le monde entier ?

 Julian Bream (J.B.) Bien, à cette époque, le monde n’était pas aussi « compressé » que maintenant et on ne voyageait pas autant qu’aujourd’hui. J’ai d’abord du construire ma carrière, ici, en Angleterre, avant de pouvoir envisager une carrière internationale. Et cela m’a pris pas mal de temps, car à mes débuts, la possibilité de faire carrière, en Angleterre, en tant que guitariste était presque nulle ! Les gens important pour la promotion de la musique et des musiciens ne prenaient pas la guitare au sérieux en tant qu’instrument de concert. Et il m’a fallu un temps considérable pour les convaincre que la guitare était un bel instrument, capable de développer tout un répertoire classique, d’égal à égal avec les autres instruments. C’est alors que j’ai dû faire mon service militaire… et il a duré trois ans ! Mais, je vous en parlerais plus tard. Il faut aussi savoir qu’à cette époque, il était très difficile de donner des concerts en France ou en Allemagne, car, comme en Angleterre, la guitare était considérée comme un instrument plus que mineur, non intellectuel, presque un jouet. Mais ce qui m’a aidé à faire reconnaître et apprécier la guitare, c’est que je jouais du luth. Dans ce pays, mais aussi en Allemagne et en France, le luth représentait, dans l’esprit des gens, l’époque médiévale et finalement un certain romantisme. J’avais alors l’habitude de donner de nombreux récitals sur les deux instruments. Et les mélomanes les plus intellectuels venaient pour écouter le luth, pensant que la guitare ne valait pas le coup d’être écoutée. Je commençais toujours mon programme par le luth et une fois que le public était bien enfermé dans la salle de concert, à la seconde partie, je sortais ma guitare et ils étaient bien obligés de l’écouter, ils n’avaient plus de choix ! Si j’avais donné mes récitals à l’extérieur, mon subterfuge n’aurait pas fonctionné ! Ils seraient tous partis à la seconde partie ! (rires) Et c’est comme cela que, graduellement, j’ai conquis un auditoire important que j’ai amené à aimer la guitare pour ce qu’elle est : un magnifique instrument !

 J.M.R. : Votre père était un guitariste de jazz. Qu’est-ce qui l’a amené à vous offrir une guitare classique alors que vous aviez onze ans ?

 J.B. : Oui, mon père était un guitariste de jazz, mais, bien qu’il n’en joua pas, il aimait beaucoup la musique classique. Celle-ci le fascinait et c’est pourquoi il m’a acheté une petite guitare classique pour mon onzième anniversaire. Comme dans sa jeunesse il jouait du banjo, il connaissait bien la technique de la main droite utilisant plusieurs doigts indépendants. Et c’est donc lui qui m’a initié à cette technique.

 J.M.R. : Pourriez vous nous parler de votre relation avec la musique de jazz, car je vous ai vu, dans une vidéo, jouer avec un groupe dans lequel il y avait une clarinette,  une guitare d’accompagnement et une basse.

 J’ai commencé la guitare par le jazz quand j’avais dix ans et ce n’est que par la suite que je me suis orienté vers le classique. J’ai toujours aimé le jazz et je l’aime toujours ! Comme je vous le disais tout à l’heure, quand j’ai fait mon service militaire, j’ai négocié avec les autorités le fait de pouvoir faire partie d’un orchestre militaire dédié à la danse et non pas un orchestre de marche ! (rires). Ce fut très difficile d’obtenir cette affectation, et ce n’est qu’après de nombreuses sollicitations que j’ai pu obtenir gain de cause. Je jouais alors sur une guitare acoustique électrifiée, tantôt des parties rythmiques, tantôt des solos. Et c’est ce que j’ai régulièrement fait pendant trois ans ! Car jouer du sac à dos et des godillots pendant trois ans n’était pas vraiment ma vocation ! (rires joyeux, à nouveau). Les officiers avaient besoin d’un orchestre de danse et les musiciens qui en faisaient partie étaient de très bons musiciens. J’ai beaucoup aimé cela. Et ce qui était le plus important pour moi, c’est que, dans cette situation, je restais à Londres. Cela me permettait de pouvoir honorer d’autres engagements avec ma guitare classique, pendant mes permissions, et ainsi de ne pas perdre le contact avec le public..

 J.M.R. : Un jour, à l'âge de douze ans, et parce que vous aviez donné un concert à la « Philharmonic Society of Guitarists », vous avez rencontré Boris Perott, président de cette société. A-t-il eu une grande influence sur votre destin musical ?

 J. B. : Pas vraiment. Il avait été un assez bon guitariste et était à la retraite. Il m’avait simplement aidé sur le moment en m’enseignant le jeux de la guitare dans le style italien ancien, avec le petit doigt de la main droite reposant sur le table. Mais avec cette technique, il était quasiment impossible de jouer les trémolos de Tarrega ! (rires tonitruants). Et j’ai vite abandonné …

 J.M.R. : Pourriez vous nous raconter dans quelles circonstances vous avez rencontré Andres Segovia ?

 J. B. : Quand je prenais ces leçons avec Borris Perott, j’ai vite réalisé que pour un guitariste moderne, c’était une manière ridicule de jouer de la guitare. Et quand j’ai rencontré Segovia, à Londres, c’était le moment ou j’étais en train de changer ma technique, un moment très critique ! Et pour moi c’était merveilleux de le rencontrer et de jouer pour lui. A cette époque, c’était le seul guitariste ! Excepté une très bonne guitariste en France, mais qui ne donnait que peu de concerts : Ida Presti. C’était dans les année 1940. Ségovia était un dieu pour moi. Mais quand il m’a écouté, je n’ai pas très bien joué…et je crois qu’il n’a pas été très impressionné…

 J.M.R. : Je sais que quand vous étiez un jeune garçon, vous rêviez d’être un joueur professionnel de cricket. Qu’est ce qui vous a fait changer d'avis pour, au même titre  qu'un Andres Segovia ou John Williams, devenir le célèbre artiste international que vous êtes ?

 J. B. : J’en ai rêvé pendant trois mois ! mais ça c’est arrêté là car, très vite, je suis devenu meilleur musicien que joueur de cricket ! Et c’est à ce moment là que j’ai décidé de passer ma vie à faire de la musique et non du cricket ! 

 J.M.R. : A l'âge de quinze ans, vous êtes devenu étudiant à « Royal College of Music » où vous avez appris le piano, l’harmonie et la composition, mais pas la guitare car il n’y avait pas de professeur dans cet établissement, et d’ailleurs dans toute l’Angleterre. Malgré cela, deux ans plus tard, vous avez donné un concert impressionnant au « Wigmore Hall de Londres ». Comment avez-vous fait pour préparer ce concert tout seul ?

 J. B. : En ce qui concerne le programme musical je me suis débrouillé tout seul, avec une détermination inébranlable. De toutes les manières, je sentais que j’étais investi d’une mission pour ma vie, celle de faire découvrir et reconnaître la guitare et son repertoire dans le cœur du public. Pour le côté pratique, une très gentille personne a accepté de prendre le risque de louer le « Wigmore Hall de Londres » ne sachant pas si on pourrait le remplir…C’était un risque financier considérable car ni la guitare classique ni moi-même n’étions très connu du public. Mais nous avons eu la chance de voir que la salle était remplie aux trois quarts. Et ce fut un succès mémorable. J’ai beaucoup de reconnaissance envers cette personne. 

 J.M.R. : M. Bream, beaucoup les grands compositeurs de musique comme Benjamin Britten, William Walton, Lennox Berkeley et beaucoup d'autres ont écrit des morceaux magnifiques pour vous. Comment expliquez vous le magnétisme que vous avez produit sur eux ?

 J. B. : J’étais très désireux de constituer un répertoire moderne pour la guitare et parce que je vivais en Angleterre et que je connaissais personnellement ces compositeurs, j’ai pu les amener à reconnaître la valeur de la guitare et à écrire pour elle. De toutes façons, j’étais tellement insistant, qu’ils finissaient par le faire, de manière à être libérés de cette demande incessante ! à la longue, ils n’avaient plus vraiment le choix ! (rires). C’est comme cela que j’ai obtenu de leur part ce magnifique répertoire pour la guitare.

 J.M.R. : dans la mesure où l'écriture musicale pour la guitare est très particulière - je veux dire que vous devez en connaître les subtilités pour écrire pour cet instrument – les avez-vous aidés pour rendre leurs compositions jouables sur l’instrument ?

 J. B. : Quelque fois, mais pas toujours. Par exemple, Malcom Arnold, Richard Rodney Benett ou Benjamin Britten écrivaient parfaitement pour la guitare. Ils en connaissaient les moindres possibilités. C’est ce que les bons compositeurs sont capables de faire…Par exemple, les plus belles œuvres pour la clarinette furent écrites par Mozart alors qu’il n’en jouait pas !  Pourtant tout les phrases musicales qu’il écrivait se situaient dans la meilleure tessiture possible afin que l’instrument sonne au mieux. Parfois j’apportais à certains compositeurs une aide technique pour leur dire ce qui était jouable ou pas. Ségovia, en son temps, en a fait de même.

 J.M.R. : Vous avez fait plusieurs disques avec John Williams. Pourriez vous nous dire comment cela est arrivé et quel genre de compagnon musical est John ?

 J. B. : Oh, John est un guitariste merveilleux. Et j’ai toujours trouvé très stimulant de jouer avec lui car j’ai du, à chaque fois que cela c’est produit, amener ma technique au niveau de la sienne. Je pense que John a une technique plus efficace que la mienne.

 J.M.R. : Mais quand on vous vois jouer avec lui, ce n’est pas l’impression qui s’en dégage !

 J. B. : C’est parce que John est une personne gentille et aimable ! Mais ce qui était passionnant, c’est que nous avions l’un et l’autre à faire une certaine démarche pour marier notre jeu à celui de notre partenaire. Car ce qui est important dans un duo, ce n’est pas de faire ressortir les individualités de chacun. Il faut plutôt toujours essayer de mettre en valeur ce que votre partenaire essaie de produire. D’un autre côté, quand les deux musiciens se ressemblent trop, le duo n’a pas de relief et cela devient lassant. En fait, le secret, c’est mettre les individualités de chacun au service du duo.

 J.M.R. : Il est vrai que lorsqu’on vous écoute, on ne peut passer à côté du fait que votre interprétation est très vivante.

  J. B. : L’une des raisons qui produisent cet effet, est qu’avec John, nous répétions toujours très peu. Il fallait alors beaucoup de concentration et d’écoute lors des enregistrements, car nous étions toujours au bord du précipice, ce qui rendait forcément les choses très spontanées…c’était très stimulant !

 J.M.R. : Pour beaucoup de jeunes des guitaristes dans le monde, vous êtes une lumière la nuit. Considérez vous cet aspect de votre carrière comme très important ?

 J. B. : Vous m’apprenez quelque chose. J’ai du mal à mesurer les choses. Je suis assis, ici, dans cette maison, et je ne me rends pas compte de l’impact sur le monde, des choses que j’ai pu réaliser dans ma vie. Mais je ne pense pas, comme vous le dites, être une lumière dans la nuit. Ce que je peux dire, c’est que toute ma vie, j’ai considéré qu’il y avait une énorme différence entre simplement jouer des notes et interpréter de la musique. Je me suis toujours efforcé de jouer avec beaucoup de musicalité.

 J.M.R. : puis-je vous demander comment vous avez travaillé pour obtenir la magnifique sonorité qui vous caractérise ?

 J. B. : Bien, le son est quelque chose de très pesonnel. Cela est en relation directe avec vos doigts… mais pas seulement ! C’est aussi en grande partie une question de ressentir les choses! Et si vos doigts répondent à ce que vous ressentez, alors vous produisez un son magnifique. C’est l’idée qui est les guide et les doigts qui suivent et non le contraire.

 J.M.R. : Malheureusement, plusieurs de vos disques sont épuisés. Même votre DVD, « My life in Music » est introuvable en France. Pensez vous qu’une solution sera apportée à ce problème ?

 J. B. : Mon DVD en en réimpression et sera de nouveau à la vente le mois prochain sous une présentation différente. Quand à mes CD’s épuisés je ne peux dire exactement ce qui se passera. Le marché du disque est tellement en crise !

 J.M.R. : Pensez-vous nous rendrez visite en France très bientôt ?

 J. B. : Sûrement pour des vacances ! ( rires)     

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