Le dernier témoin de la tradition

C’est bizarre comme le temps semble rapetisser quelquefois ! À l'instant même où je l'ai revu, les trente sept ans qui me séparent du dernier cours que j'ai pris avec lui ont semblés s'évaporer ! Il était là devant moi, avec tous ces souvenirs qui remontaient à la surface. Tant d'heures passées ensemble, l'un pour transmettre et l'autre pour recevoir. Bien sûr le temps a passé, mais son regard n'a pas changé. Il est toujours le même, chaleureux et sensible.

Concertiste international à la sensibilité à fleur de peau et grand pédagogue, disciple d'Emilio Pujol, Alberto Ponce reste, à l'aube de son soixante quinzième printemps, le témoin le plus important de la philosophie musicale de son maître, dans la tradition de Francisco Tárrega et Miguel Llobet. Avant de commencer l'interview, Alberto me présente un document écrit de la main même d’Emilio Pujol. J'observe le manuscrit et voilà ce que j'y lis : « la vibration de l’âme et l'âme de la vibration se trouvent dans le corps de la guitare, et chaque note est une petite flèche d'amour ». Le décor est planté.

Alberto, je sais que vous êtes né à Madrid en 1935. Qui  a été votre premier professeur ?

Mon père a été mon premier professeur. Il était Andalou et la guitare était pour lui quelque chose d'important. Je suis né pendant la guerre et  bien sûr papa a dû y participer. Je devais avoir quatre ou cinq ans, et je me souviens que sa guitare était accrochée au-dessus du lit. Chaque jour maman la décrochait du mur pour la nettoyer. À chaque fois je voulais la caresser pour ressentir le contact de son bois. J'étais instinctivement attiré par cet instrument. Et quand papa est rentré de la guerre, il jouait souvent pour son plaisir avec mon oncle. Et moi je passais des heures à les écouter. Et un jour j'ai commencé à jouer mieux qu’eux et ils se sont arrêtés ! (Rires)

 Après avoir étudié avec votre père,  quel a été votre parcours en tant qu’étudiant musicien ?

Je suis allé au conservatoire de Barcelone où j'ai étudié la guitare mais aussi le piano et l'harmonie pendant cinq ou six ans. Et quand je me retourne sur cette époque, ce que je trouve incroyable c'est qu’Emilio Pujol n’ait jamais obtenu une chaire d'enseignement de la guitare en Espagne. Il y a enseigné la vihuela, qui y était un peu tolérée, mais jamais la guitare qui était l’instrument du pauvre. Ce qui est un comble pour un grand pédagogue e comme lui ! Mon professeur de piano voulait que j'abandonne la guitare pour devenir pianiste… Jamais il n'a pu me faire changer d'avis : de la guitare était dans mon cœur. Si j'avais travaillé de violoncelle à la place piano, il y aurait peut-être eu un dilemme. Mais pas avec le piano.

 Quelles ont été les rencontres importantes de votre vie concernant la guitare ?

La seule rencontre qui a vraiment influencé ma vie de guitariste est celle avec Emilio Pujol. Il a été mon maître et toute ma vie musicale a été guidée par son enseignement.  Bien sur j'ai rencontré de nombreux musiciens et partagé avec eux beaucoup de choses. Mais Emilio Pujol était vraiment un homme et un artiste d'une dimension supérieure. Il m'arrive encore à mon âge, quand je joue l'une de ses œuvres, d'avoir une petite larme. Sa musique est magnifique mais difficile car les doigts ne suffisent pas, il faut y mettre l’âme.

 Qu’est-ce qui vous a amené à fréquenter « l’Academia Chigiana di Siena » comme par exemple John Williams ou Alirio Diaz ?

La raison en est toute simple : parallèlement à Segovia qui enseignait la guitare, Emilio Pujol y enseignait la vihuela. C'est la raison pour laquelle je l’ai suivi là-bas. Tout le monde savait que j'étais guitariste et vihueliste comme Manuel Cubedo qui était aussi un ancien de Pujol. Et pendant ces stages, j'ai eu l'occasion d'écouter les cours d'Andres Segovia. Segovia était un guitariste vraiment extraordinaire, mais ce n'était pas un très bon pédagogue comparé à Emilio Pujol qui, lui, dégageait une philosophie musicale au lieu de se contenter de dire «non ! ici ne met pas le troisième doigt mais le deuxième ! ».

 Que vous a apporté le fait d’avoir gagné le « Concours International de la Guitare » de Radio France en 1961 ?

On peut dire que ça m'a vraiment permis de démarrer.  Mais ce que je voudrais dire de plus important c'est que depuis que Robert Vidal a disparu, la guitare y a beaucoup perdu. Je me souviens quand j'étais jeune et que je vivais en Espagne, j'écoutais déjà les émissions de Robert Vidal. Et le jour où il a disparu, plus aucune émission de radio ou de télé sur la guitare. C'était un homme intègre. Il m'a fait faire beaucoup de concerts mais pas par intérêt, son seul intérêt était de promouvoir la guitare, et en France, mais aussi à l'étranger, elle lui doit beaucoup.

 Pouvez vous nous parler de Nadia Boulanger que vous avez bien connu ?

Oui j'ai bien connu Nadia Boulanger. Elle m'avait invité à donner des cours au conservatoire de Fontainebleau où elle était directrice. C'était une grande dame et une sacrée musicienne. Je me souviens qu'un jour, j'avais fait un concert à Fontainebleau. Je ne sais plus trop quel programme j'avais joué, mais ce dont je me souviens c'est qu'au premier rang il n'y avait que Nadia Boulanger et le public… derrière… C'était une femme de caractère.

 Deux grands guitaristes ont inspirés les compositeurs contemporains : Julian Bream et  vous-même. Pouvez vous nous parler de Maurice Ohana ?

Ce que je peux déjà dire c'est que je tire mon chapeau Julian Bream. Non seulement il a été un grand guitariste mais il a fait beaucoup pour la musique contemporaine. Ce qui n'est pas une entreprise gagnée d'avance car beaucoup de gens ont du mal à accepter la musique contemporaine. Mais Julian Bream a su la faire apprécier au plus grand nombre par la qualité de son jeu. En ce qui concerne Maurice Ohana, j'ai appris beaucoup avec cet homme au travers de ses œuvres pour guitare. Sa musique restera dans l'histoire. Il avait une connaissance instinctive de l'instrument, comme si il en avait joué lui-même. Beaucoup de compositeurs contemporains écrivent de la musique qui pourrait aussi bien être jouée au piano ou à n'importe quel instrument. Mais pas Ohana. Il portait la guitare en lui et l’aimait sincèrement. Et c'était un bonheur que de travailler avec lui.

 Quelle(s) œuvre(s) contemporaine(s) vous a (ont) le plus marqué ?

C'est certainement « Si le jour paraît » de Maurice Ohana, mais aussi son concerto. J'aime l'intuition de Maurice Ohana et la clarté de son discours.

 Outre votre carrière de concertiste, vous avez mené une carrière importante de pédagogue. Pouvez-vous nous en parler ?

Voilà 47 ans que j'enseigne à l'école normale. Et ça m'a marqué ! J'y ai formé quelques 1500 élèves venant du monde entier. Le plus gros contingent d'élèves est venu d'Italie. J'ai aussi formé énormément de japonais, de sud-américains, de guitariste des pays nordiques et bien sûrs de France. Je me souviens de l'un de mes élèves italiens en particulier : Claudio Marcotulli… Quel musicien magnifique !

 Dans toutes les guitares que vous avez possédées, quelle est celle que vous aimez le plus ?

Sans aucune hésitation c'est la Fleta. J'en possède deux que j'ai appelé la grande et la petite ! La grande est plus sensible que la petite et c'est pour cela que je lui ai donné ce nom. J'ai connu Fleta il y a très longtemps alors que j'avais 17 ou 18 ans. C'était un homme d'une grande simplicité et en tant que luthier à l'époque, il fabriquait les instruments du quatuor. Et il m'a raconté qu'un jour, alors qu'il buvait un expresso à la terrasse d'un café, il a entendu Segovia interpréter un morceau à la radio. Il a été tellement ému par le son de son instrument qu'il a décidé instantanément de fabriquer des guitares. À partir de ce moment il n'a plus fabriqué que des guitares et a laissé tomber les instruments du quatuor. C'était un homme extraordinaire et un jour, alors que je lui avais commandé une nouvelle guitare, je me suis rendu à son atelier. Il m'a alors proposé de choisir entre cinq instruments. Je les ai tous regardés, sans les jouer. Arrivé à la cinquième, j'ai dit à Fleta, c'est celle-là que je veux. Fleta m'a demandé comment je pouvais savoir. Je lui ai expliqué que ça pouvait être une bêtise mais que ce n'était pas une. Et je lui ai dit : «quand vous tenez la main d'une personne, même sans qu'elle vous parle, ne ressentez-vous pas quelque chose à son sujet, de positif ou de négatif ? ». Je ne m'étais pas trompé !

 Si vous aviez la possibilité de recommencer votre carrière, avec le recul, aimeriez-vous changer quelque chose ?

Non je referais la même chose ! Je suis heureux de ma vie de musicien. Évidemment on peut toujours faire mieux mais j'ai aimé la vie que j'ai eue prés de ma guitare et de mes élèves. Leur contact m'a apporté beaucoup. Quand je vais à l'école normale retrouver mes élèves, je ne pense pas que je vais au boulot. Au contraire, leur contact me fait beaucoup de bien. En tous cas, arrivé à mon âge, je peux dire que ma passion est intacte. Le jour où je me lèverai et que je me dirais : « tiens, il faut que j'aille au travail » alors il faudra que j'arrête. Mais je crois plutôt que c'est le bon Dieu qui m’arrêtera d'abord !

Propos recueillis par Jean Marie RAYMOND

**Copyright © 2009 Jean Marie Raymond. All Rights Reserved.**