Du désert vénézuélien aux grandes scènes internationales…un parcours éblouissant aux côtés de Segovia.

C’est grâce au regretté Robert Vidal, ambassadeur infatigable de la guitare, que j’avais pu assister à ce concert mémorable d’Alirio Diaz, il y a bien longtemps, à la Maison de la Radio. Et j’en étais ressorti ébloui par tant de musicalité et de virtuosité. Quel tempérament, quelle inspiration ! A l’écouter, on avait l’impression que la guitare était tout naturellement le prolongement de son bras, qu’elle était partie intégrante de son être. Je ne pensais pas que quelque vingt cinq ans plus tard, j’aurais la chance de pouvoir interviewer ce géant de la guitare classique, gardien de la mémoire de tant de grands guitaristes comme Raul Borges, Emilio Pujol*, Andres Segovia**, Miguel Llobet*** ou Vicente Emilio Sojo****. Souvenirs et émotion.

Jean Marie Raymond (J.M.R.) : Pouvez-vous me parler de votre village d’origine, « la Candelaria », et de votre enfance ?

Alirio Diaz (A.D.) La Candelaria ? c’est le village où je suis né, le 12 novembre 1923. En quelque sorte, un petit groupe de maison, perdu au milieu d’un désert à une trentaine de kilomètres de Carora. Un endroit abandonné de tous, y compris des fantômes, où l’on n’aurait même pas pu remplir une tasse de thé avec l’eau des sources. Ma maison était faite de la même argile que le sol. Mon Père, né en 1885, à Carora, est arrivé à la Candelaria pour fuir la guerre civile. Et c’est là qu’il s’est établi. C’est là aussi qu’il a connu maman et s’est marié avec elle. Leur union très fertile a donné onze enfants : trois filles et huit garçons. Une vraie tribu. J’ai passé mon enfance à labourer, à planter du maïs et à garder les animaux d’élevage. C’était une vie très dure. Evidemment, il n’y avait là aucune école. L’un de mes oncles a eu la gentillesse de me donner les bases élémentaires de la lecture et de l’écriture. Quelques périodiques de Carora et Caracas arrivaient parfois jusqu’à nous, et je les lisais - comme je pouvais – avec ferveur. Mon grand père maternel m’avait de son côté,  laissé quelques livres dont la Comédie divine de Dante. Ces seuls ouvrages me permettaient, dans ce lieu exempt de stimulants intellectuels, de calmer quelque peu mon immense soif de culture. Et ce fut ainsi jusqu’au jour de mes seize ans, où, lassé par la dureté du travail dans le domaine, et les sévères punitions physiques infligées par mon père, je décidais de m’enfuir de la maison. Un matin, réveillé par le coq vers trois heures du matin et sachant qu’il n’y avait pas d’autre alternative, je pris mon baluchon, et partis à pied pour une « promenade » de trente kilomètres vers Carora. Ce fut le tournant de mon existence.

 J.M.R. : Quel a été votre chemin pour rencontrer la guitare ?

A.D. : Quand j’étais enfant à la Candelaria, tout le monde jouait soit de la guitare, soit du quatro, soit du bandolino, soit du violon. Je vivais alors dans un village très musical avec des traditions populaires très ancrées dans la musique et la danse. Mon grand père maternel, qui était un très bon guitariste et violoniste que je n’ai malheureusement pas connu, m’avait laissé une méthode de guitare de Carulli de 1837. Et c’est certainement à lui que je dois la découverte de cet instrument. J’ai commencé avec le « quatro », instrument idéal pour les enfants. Et tout naturellement, j’en suis venu à la guitare. Mon grand frère, qui m’a offert ma première guitare, en  jouait aussi et c’est dans cette ambiance musicale permanente que mon goût pour l’instrument s’est développé.

 J.M.R. : Dans votre jeunesse, est-ce que certaines rencontres ont jouées un rôle important dans votre destinée ? Par exemple Don Cecilio Perera ou Laudelino Mejias?

A.D. : Absolument très important pour moi. Spécialement Don Cecilio qui était un grand mécène, intellectuel et journaliste. Il connaissait très bien le français et m’a donné le goût du voyage. Quand j’ai terminé mes études au collège, je suis allé lui rendre visite et je lui ai fait part de mon projet de suivre des études secondaires à Barquisimeto. Il m’a alors convaincu – il m’avait déjà entendu jouer de la guitare chez lui – que ce serait une grosse erreur et que je ferai mieux de tout faire pour devenir un grand artiste car j’en avais l’étoffe. Il m’a alors écrit une lettre de recommandation pour Laudelino Mejias, directeur de l’école de musique de Trujillo. Ce jour là, Don Cecilio Perera a décrété mon destin.

 J.M.R. : Qui était Raul Borges ?

A.D. : Raul Borges est un personnage très important dans ma vie : il a été le fondateur de l’académie de guitare de Caracas. Au conservatoire de Caracas il a été mon professeur, et m’a formé à la guitare académique. Il a lui-même été élève du grand Augustin Barrios Mangoré qui nous a fait l’honneur de nous rendre visite, au Venezuela. Il était en quelque sorte le chef de file de l’enseignement de la guitare classique dans notre pays. Quand Raul Borges voyait ma position de guitariste il disait toujours « Alirio Diaz, c’est la technique de Tarrega et Rodrigo Riera*****, c’est la technique de Barrios ».

 J.M.R. : Qu’est-ce qui vous a poussé à partir en Espagne pour y parfaire votre connaissance de la guitare classique ?

A.D. : Mon professeur, Raul Borges, a vécu et France, et pour cette raison a eu la chance de rencontrer Emilio Pujol, Andres Segovia et Miguel Llobet, tous défenseurs de la technique de Tarrega. Et c’est lui qui m’a conseillé de venir en Europe pour y parfaire mon éducation guitaristique.

 J.M.R. : Et votre rencontre avec Andres Segovia ? Que vous a-t-elle apporté ?

A.D. : après avoir obtenu mon Premier prix de guitare classique au conservatoire de Madrid en un an, je me suis informé sur la cours de guitare que donnait Ségovia à Sienne, en Italie. Et je suis allé le rejoindre. Grand admirateur de Tárrega, en tant que technicien de la guitare mais aussi compositeur, il avait créé dans cette ville une académie de guitare devenue, depuis, très célèbre. En 1951, un an après sa création, seulement cinq élèves s’étaient présentés à son cours. J’étais le plus vieux de tous et surtout je possédais une technique et un répertoire que personne, à cette époque n’avait en Europe, à part le grand Segovia. Le Maestro m’a tout de suite remarqué car j’imitais son style que j’avais copié en achetant ses disques à Caracas. Un Jour Segovia a décidé de me prendre comme assistant. Et c’est là que ma carrière a débuté et que j’ai commencé à donner des concerts sur les plus grandes scènes européennes.

 J.M.R. : Vous avez eu des relations privilégiées avec Antonio Lauro, et vous avez en quelque sorte été son ambassadeur dans le monde entier. Pouvez-vous nous dire quel genre d’homme il était ?

A.D. : Lauro est né au Venezuela. Son père, un immigré d'Italie, était un coiffeur qui jouait de la guitare. A l’origine Antonio avait étudié le piano, mais après avoir entendu Augustin Barrios Mangoré en concert, en 1932, il avait décidé de dédier toute son énergie à la guitare. Comme moi il a été l’élève de Raul Borges et de Vicente Emilio Sojo. La junte militaire l’a honteusement jeté en prison pour ses croyances en la démocratie durant les années 1951/1952.

 J.M.R. : Si vous aviez un conseil à donner à nos lecteurs de « Guitare Classique », lequel serait-il ?

A.D. : D’apprendre la composition et le piano. Cela aide à la compréhension harmonique de la musique. Pour les professeurs de conservatoire, je pense que c’est essentiel. Je dirais aussi que pour bien enseigner la guitare, il est important d’être concertiste. Cela permet de toucher du doigt (si j’ose dire !) les difficultés particulières du jeu en public et de voir où il y a des manques, de développer la technique mais aussi l’inspiration dans l’interprétation. Il est important de travailler conjointement la musicalité et la technique. Ce sont deux choses qui ne peuvent être dissociées. En tous cas je suis très heureux à mon âge, de pouvoir transmettre aux générations qui suivent, le peu de choses que j’ai pu découvrir sur la guitare et tout ce qui l’entoure. Surtout en ce qui concerne mon expérience du concert.  

J.M.R. : Pensez-vous nous rendre visite en France prochainement ?

A.D. : Je serais très content de pouvoir le faire, car j’aime la France, mais je ne sais pas si j’en aurais l’opportunité !

 

* Emilio Pujol Vilarrubi, guitariste, compositeur et pédagogue espagnol né le 7 avril 1886, décédé le 15 novembre 1980, Pujol a contribué surtout, à l’instar d’Andrés Segovia ou de Narciso Yepes , à redonner tout son prestige à la guitare en tant qu’instrument soliste.

** Andrès Segovia, guitariste espagnol majeur, élève de Miguel Llobet, né le 18 février, mort le 3 juin 1987, est considéré comme ayant apporté le développement le plus important pour la guitare du début du XXe siècle.

*** Miguel Llobet Soles guitariste et compositeur, né à Barcelone le 17 octobre 1878. Elève de Tarrega. Il a composé une centaine d'œuvres pour la guitare, dont les superbes Diez Canciones Populares Catalanes

 ****Vicente Emilio Sojo Musicologue et compositeur vénézuélien, né le8 décembre 1887, décédé le 11 aôut 1974.

*****Rodrigo Riera : Guitariste concertiste vénézuélien, élève de Raul Borges entre 1945 et 1950

Propos recueillis par Jean Marie RAYMOND

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