Mais qui est donc Monsieur N.K. ?

Norbert Kraft ? Ce nom là ne vous dit pas quelque chose ? Guitariste international de renom aux soixante quinze concerts annuels, aux cinquante CDs, il fut « Grand Prize » au concours de la radio canadienne CBC et Premier Prix au concours international Andrés Segovia de Mallorca. En dehors de sa carrière de solistes, spécialisé dans les concertos pour guitare et orchestre, ce boulimique de la musique est membre de la faculté de la «Manhattan School of Music » de New York et professeur de guitare et de musique de chambre à l'Université de Toronto et au « Royal Conservatory of Music ».

Après 25 ans passés à arpenter les scènes du monde entier avec son épouse Bonnie Silver, Norbert Kraft est devenu un ingénieur du son réputé, aux oreilles affutées par l'expérience. Il est maintenant directeur artistique et producteur chez Naxos, label qui fait rêver bien des guitaristes et pas seulement !

Cher Norbert, pourriez vous nous dire comment la guitare est devenue le centre de votre vie professionnelle ?

Comme mes parents étaient des musiciens amateurs, la musique a toujours été présente à la maison. La musique tenait alors une place très importante dans leur vie, pour le bonheur qu'elle était capable d'offrir. C'est au « Royal Conservatory of Music » de Toronto que j'ai commencé à étudier la guitare après avoir exploré la pop music vers l'âge de 10 ans. Par la suite, on a dû s'apercevoir que j'avais un certain talent, car mes progrès étaient plutôt rapides au conservatoire. C'est comme cela que je me suis vu offrir un poste de professeur à plein temps et que j'ai sérieusement commencé à préparer une carrière de concertiste. J'ai alors pris contact avec des organisateurs de concerts. Je me suis alors aperçu, qu’en plus des solos, je pouvais faire carrière dans la musique de chambre. Si bien qu'à la fin, je ne jouais presque exclusivement que des concertos avec orchestre. Par chance, je me suis marié avec une formidable pianiste et claveciniste. Grâce à cette situation particulière je me suis senti privilégié de pouvoir être exposé chaque jour aux grands compositeurs comme Beethoven, Chopin et Mozart etc.

Pourriez vous nous parler de votre activité comme producteur et directeur artistique chez Naxos ?

En tant que guitariste, j'ai enregistré dans de nombreuses autres maisons que Naxos par le passé. Quand Naxos a montré de l'intérêt pour mon travail, ses dirigeants m'ont offert l'opportunité d'enregistrer un répertoire très large. Naxos est un label encyclopédique, et à l'époque, en 1992, ils voulaient créer le plus gros catalogue enregistré du monde. Au début, ils me parlaient de 20 à 30 CDs par an. Réalisant que cela était impossible pour un seul artiste, j'ai engagé un certain nombre de mes collègues respectés afin qu'ils participent à la construction de cette série sur la guitare classique, initialement avec l'œuvre intégrale de Sor, Ponce, Brouwer, Rodrigo etc.

J’ai toujours eu beaucoup d'intérêt pour l'électronique et tout ce qui tournait autour du son et, avec le temps, j’avais amassé une collection respectable de microphones et d'équipements d'enregistrement. Quand j'ai commencé avec Naxos, ils m'ont autorisé (avec ma femme Bonnie Silver comme productrice) à utiliser ce matériel pour enregistrer mes premiers CDs. Nous avons passé énormément de temps à chercher le lieu idéal pour les enregistrements et avons découvert une magnifique église près de Toronto, dont l'acoustique est absolument parfaite pour enregistrer la guitare. Dans la mesure où nous ne comptions pas notre temps, nous avons passé des jours et des semaines à essayer les microphones, les réglages, les équipements dans toutes les configurations possibles dans le but d'optimiser l'enregistrement dans cet espace. Et c'est là que nous avons réalisé quasiment tous nos enregistrements pour Naxos et que nous continuerons à le faire.

Peu après, grâce à la qualité et au succès de nos premiers enregistrements, Naxos a commencé à nous confier d'autres projets concernant l'enregistrement de différents instruments. Et nous nous sommes retrouvés à produire des CDs de violon, de piano, de harpe, de musique de chambre et d'orchestre. Nous avons même enregistré le requiem de Berlioz, une œuvre qui nécessite 400 musiciens (plutôt éloigné de la guitare solo !) et nous sommes devenus spécialisés dans l'enregistrement des orchestres et opéras baroques. Nous produisons actuellement quelque chose comme 30 CDs par an.

Notre approche sur la production d'enregistrements est de près ou de loin basée sur la musicalité. En tant qu'ingénieur je dois avoir une connaissance très fine des équipements d'enregistrement et de l'édition numérique. Mais cela est relativement formalisé. C'est un autre élément qui ne peut pas réellement s'enseigner et que je trouve crucial pour la réussite d'une séance d'enregistrement. Du point de vue de la production, nous ne surveillons pas vraiment les fausses notes ou l'intonation, mais nous sommes totalement investis dans le processus interprétatif de chaque performance que nous enregistrons. Bien sûr, l'artiste amène une interprétation aboutie avec laquelle nous n'interférons aucunement. Mais nous essayons plutôt de mettre les idées de l'artiste en valeur du point de vue de l'écoute d'un microphone. Il est très important pour l'artiste de se sentir totalement libre de son interprétation. C'est pour cela qu'une relation de grande confiance doit être établie avec lui dans cette situation d'intimité et d'exposition musicale maximum. Dans la mesure où il n'y a pas de public, il est important que le producteur soit un auditeur sensible, aidant à produire un enregistrement créatif. Enregistrer est un acte incroyablement stressant et l'une de nos plus grandes responsabilités et d'aider l'artiste à se sentir à l'aise et le plus libre possible.

Comme directeur artistique chez Naxos quels sont vos facteurs déterminants pour faire un bon enregistrement ?

Beaucoup de jeunes artistes enregistrant pour la première fois sont surpris par la difficulté de la situation. Même des artistes confirmés, ayant enregistré fréquemment, analysent toujours l'enregistrement comme étant la situation la plus stressante de leur carrière. En dépit du fait que nous avons la possibilité de faire plusieurs prises d'une même pièce, l'artiste a la sensation que chaque note est enregistrée de manière permanente et pour toujours. C'est ce qui rend la « parfaite interprétation » si mystérieuse. Dit de manière plus simple, une session d'enregistrement est un moyen d'expression très différente d'un concert et qui doit être préparé manière distincte. Ironiquement, j'ai souvent vu des artistes qui étaient venus pour enregistrer des pièces qu'ils connaissaient depuis des années ne pas les jouer aussi bien qu'ils auraient pu s'il les avait préparés spécialement pour un enregistrement. De petites erreurs qui pourraient être oubliées en concert ne peuvent pas l'être en enregistrement. Les microphones sont si près qu'ils semblent amplifier les imperfections. C'est pourquoi les artistes doivent se préparer avec une extrême attention tout en maintenant une liberté interprétative, même après la 7ème ou la 17e répétition du passage. En outre, la présence physique que l'interprète pourrait avoir en concert n'existe pas dans ce cas. C'est pourquoi l'expression et le geste musical nécessitent d'être gérés d'une tout autre manière, sachant que le son sortira, en fin de compte, des haut-parleurs ou du casque audio.

Je sais que, par le passé, vous donniez environ 75 concerts par an. Vous êtes aussi professeurs à l'université de Toronto, producteur, directeur artistique, compositeur. Où trouvez-vous l'énergie et le temps pour faire tant de choses ?

En fait, quand mon activité de producteur s'est amplifiée, j'ai réalisé que je ne pourrais pas mener de front toutes ces choses à la fois. J'ai senti que je pourrais apporter bien plus de choses au monde de la guitare grâce à l'opportunité unique que m'offrait Naxos. Notre collection de CDs sur la guitare approche maintenant les 200 titres. Il y a quelques années j'ai décidé d'arrêter les concerts. J'ai senti qu'après avoir fait des tournées pendant 25 ans, j'étais satisfait de ma carrière. Celle de producteur m'apporte de nombreuses satisfactions dans différents domaines - contact avec des musiciens merveilleux et une rencontre intime avec une partie des plus grandes musiques du monde occidental.

Vos concerts, le public est votre carrière de musicien international vous manquent-t-ils ?

Les plaisirs que procure la vie de concertiste me manquent évidemment. Rien ne peut remplacer les émotions que procure le fait de jouer devant un public. Cependant le nombre d'heures dans une journée et l'énergie déployée ont une limite… Et je considère que je suis vraiment privilégié par ma carrière actuelle de producteur, au contact de fantastiques musiciens et d'une musique incroyable, spécialement dans la création de notre série « Naxos Guitar Collection » que je considère comme une contribution historique au monde de la guitare.

                                   Propos recueillis et traduits de l’anglais par Jean Marie RAYMOND

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