Une étoile montante

Grand concertiste, humaniste, mais aussi businessman averti, Pablo Sáinz Villegas est une comète bien particulière dans la galaxie de la guitare classique. Bourré de distinctions internationales plus honorifiques les unes que les autres, il n'a pas fini de nous étonner. En décrochant la médaille d'or à « l’Inaugural Christopher Parkening International Guitar Competition», il s'est clairement établi comme l'un des principaux leaders dans le monde des guitaristes classiques. Il a joué dans plus de 20 pays tout autour du globe, sur des scènes aussi prestigieuses que « Carnegie Hall », la « Sala Verdi » de Milan et le « Moscow’s Tchaikovsky Theater ».

Les plus grands orchestres symphoniques l'ont accueilli, comme  le « Los Angeles Chamber Orchestra», le «Canberra Symphony Orchestra», le «New York Virtuosi Chamber Symphony», «l’Orchestra I Pomerigi Musicali» and « l’Orquesta de Radio Televisión Española » parmi d’autres. Professeur accompli il donne de nombreuses Master Class dans des universités telles que « the Royal College of Music» à Londres  and « the National University of Australia ». Mais Pablo n’a pas fini son ascension ! Vu son incroyable palmarès actuel, que peut-il encore  nous réserver pour l'avenir. Petit échange à bâtons rompus.

Pablo, pourriez-vous nous raconter comment a commencé votre histoire avec la guitare ?

Je me souviens encore de la profonde impression que m'a causée la vision d'André Segovia sur une télévision noire et blanc et aussi un concert « live »  de Narciso Yepes avec le harpiste Nicanor Zabaleta alors que je vivais encore dans ma maison natale de Logroño. Mes parents ont toujours aimé la musique classique. Ils pensaient que la musique était très importante pour le développement émotionnel d'un enfant et c’est eux qui m'ont amené à m'inscrire dans une école de musique. La première fois que j'ai joué sur une scène, cela a été une expérience entièrement magique et très spéciale pour moi. Quand je pense à ce jour, l'excitation que je pouvais ressentir au contact du public devint quelque chose de palpable, de réel. J'avais juste six ans et toutes ces premières expériences musicales ont inconsciemment défini les chemins de ma vie future.

J'ai jeté un coup d'œil à votre répertoire et je suis surpris de voir combien il est conséquent. Pouvez-vous nous donner votre secret pour garder au chaud tant de pièces prêtes à être jouées ?

Préparer et étudier une pièce est un processus profond et très défini pour moi. Plus je rentre dans ce processus, et plus j'assimile cette pièce. Assimiler une pièce, pour moi, c'est finalement faire en sorte qu'elle devienne une partie de moi-même. Une fois que vous avez intériorisé une pièce et que vous la connaissez par coeur, qu’elle est dans votre esprit et votre conscience, elle devient une partie de vous-même pour toujours. Alors, quand je reprends une pièce que je n'ai pas jouée depuis des années, elle remonte très vite à la surface.

Les étapes que je suis dans le processus d'apprentissage sont les suivants : analyser et comprendre la musique que je suis sur le point d'apprendre, choisir le bon doigté de main droite et de main gauche en prenant en compte bien évidemment le phrasé, les articulations et les idées musicales que je veux mettre en valeur. Écrire alors tous les doigtés sur la partition. Et commencer un travail de visualisation des sections de la pièce, des différents caractères, de son unité, de son climat. A la fin j’étudie toute la pièce - on pourrait dire de manière tridimensionnelle - avec sa forme et son « paysage ». On peut dire que quelque part je transforme l'expérience temporelle en une expérience spatiale.

Pablo, pourriez-vous nous donner quelques conseils et nous dire comment bâtir un bon programme de concert ?

Je pense que dans un bon programme il faut qu'il y ait une variété de style, un développement dramatique et d'une certaine manière une unité. Il est très important pour moi que je m'identifie aux pièces que je joue. J'aime bien commencer à construire une tension musicale dramatique dans la première moitié de mon programme est terminer celui-ci par des pièces plus virtuoses. Je pense qu'il est très important d'avoir de très bonnes pièces au début et de très bonnes pièces à la fin programme. J'aime beaucoup aussi laisser place à une pièce intimiste comme bis.

J'ai entendu votre fabuleux trémolo dans « Recuerdos de la Alhambra ». Pouvez-vous nous dire comment vous travaillez cet aspect technique délicat pour obtenir un tel résultat.

Le trémolo est l'un des outils les plus expressifs et intimes que la guitare possède. J'ai toujours pratiqué le trémolo comme routine d'échauffement depuis que je suis enfant. Pour la main gauche j’utilise un accord diminué que je déplace de case en case. Je commence à travailler mon trémolo sur la seconde corde en combinant toutes les possibilités de doigté de main droite. J'aime jouer avec la rapidité du trémolo dans les pièces. Il est vrai qu'un trémolo lent, si il est bien contrôlé, peut donner un sentiment très dramatique.

Quels répertoires aimeriez-vous jouer dans le futur. Quelle est votre période favorite et quels sons les compositeurs qui vous attirent le plus.

Comme je suis espagnol et que le répertoire espagnol est celui qui a fait la renommée de l'instrument dans le monde entier, il est très important pour moi de conserver des œuvres espagnoles dans mon programme. Jean-Sébastien Bach est aussi l'un des compositeurs indispensables à mes programmes. Sa musique est tellement dramatique et enrichissante. Mais comme je le disais au début, un programme doit comporter une variété de style et il y a bien d'autres compositeurs qui m'attirent et que j'incorpore régulièrement dans mes programmes.

Pourriez vous nous décrire la journée standard d'un musicien tel que vous et comment vous organisez votre travail de guitariste pour être efficace ?

J’organise mon travail sur le court terme, mais aussi sur le long terme. En fonction des programmes que je peux avoir pour la saison, je fixe des dates-butoirs afin que les morceaux que j'ai à jouer soient prêts à l'heure. Il arrive très souvent que j'ai plusieurs programmes à préparer en même temps. Dans ce cas, je répartis mon temps sur chacun des programmes. Chaque jour, je définis mes objectifs d'études et je m'attache qu'ils soient réalisés. Quelques jours avant les concerts, j'essaie de me concentrer uniquement sur le programme que je vais avoir à jouer, de manière à ce qu'il devienne une partie de moi-même et cela sans aucune autre interférence musicale.

Pour courir autour du monde en donnant des concerts comme vous le faites, il ne suffit pas d’être un bon artiste. Ne devez vous pas aussi être un businessman performant ?

L’industrie de la musique est un business lucratif pour beaucoup de gens : les artistes, les managers, les présentateurs... Tous ont leurs responsabilités et tous sont nécessaires dans le système. En tant qu'artiste ma première responsabilité est d'offrir la meilleure qualité musicale possible au travers d'une technique solide me permettant de délivrer à l'audience la part la plus sacrée de mes émotions en me connectant aux leurs. C'est en fait un acte de générosité qui nécessite d'être fait avec conviction mais aussi beaucoup d'humilité. La seconde responsabilité d'un artiste et d'assumer les charges qui viennent avec le fait d'être une figure publique. Pour cette raison, vous devez être accessibles aux gens afin de développer un réseau social, en définissant votre image comme un produit. Vous devez continuer à développer des projets pour rendre le monde plus humain à travers la musique. Développer un « business » à partir de toutes ces choses, est plus de la responsabilité de mes « managers ».

Pouvez-vous nous parler de cet aspect de votre carrière et comment vous gérez art et business dans le même temps ?

Je pense que l'art et l'outil nécessaire pour humaniser le capitalisme du XXIe siècle. Le capitalisme crée des richesses, mais il est aussi avide et froid par essence. L'art peut amener un équilibre dans cette situation. Bien sûr la musique est aussi un produit et je suis moi-même un produit dans ce système. C'est pour cela qu'il est de ma responsabilité d'artiste de faire le plus de profit possible de ce business pour créer de la richesse et ainsi pouvoir aider les autres.

Vous dites que les musiciens ont une responsabilité sociale. À votre initiative, vous avez créé un organisme appelé “The Music Without Borders Legacy”. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il retourne ?

Très tôt cette année j'ai décidé de rentrer en partenariat avec une organisation à but non lucratif basée à San Diego, en Californie, connu sous le nom de « International Community Foundation » afin d'initier un projet qui me permettrait de partager ma musique avec des populations marginalisées et qui n'ont pas accès à la musique classique. Grâce à son soutien, j'ai donc créé “The Music Without Borders Legacy”. Ce projet tente d'utiliser la puissance d’inspiration  de la musique classique pour relier les communautés en cassant les frontières culturelles, sociales et politiques, ceci au profit des enfants et de la jeunesse. Mon désir est de permettre à des enfants défavorisés d'avoir l'opportunité de vivre dans un environnement dans lequel la musique et l'art contribuerait à une expérience enrichissante d’expression et de réalisation personnelles au travers de trois programmes différents : débats au sein des écoles avec concert, ateliers de musique virtuelle, et programmes scolaires. Ce programme a commencé en avril dernier avec une série de débats et de concerts offerts à des écoles à faibles revenus dans le « South Bay San Diego County ». Je pense que cette expérience a été la plus incroyable et la plus enrichissante pour moi. C'était une belle manière d'ajouter du sens à ma musique. Je vous invite à visiter notre site : http://musicwithoutborderslegacy.blogspot.com/

Connaissez-vous les raisons qui poussent les sponsors à vous ouvrir leurs portes ?

Les sponsors cherchent des gens, des produits qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes buts et les mêmes principes que l'image qu'ils veulent délivrer. Comme jeune musicien classique, mon travail est basé sur la qualité, la beauté artistique, la perfection, le professionnalisme, le succès, l'élégance, l'excellence… mes idéaux comme personne sont d'avoir un esprit noble et de travailler avec humilité, d’être gentil et d'essayer d'aider les autres si je le peux. Pour les sponsors, s'associer à quelques formes d'art que ce soit est une bonne manière d'humaniser leur business en délivrant directement leur message au cœur des gens.

Certaines personnes ont dû compter beaucoup dans votre vie de musicien. Qui sont-ils et pourquoi ?

Ma famille à joué le rôle le plus basique et le plus important dans mon développement musical et ma vie personnelle. Son soutien depuis que je suis  enfant, ses valeurs nobles enracinées dans la terre, ses demandes, sar confiance en moi, tout cela a contribué à me faire devenir ce que je suis. Je suis une partie d'eux-mêmes comme ils étaient une partie de mes grands-parents. J'essaie toujours de me sentir connecté à la force de mes racines.

Mais les professeurs ont aussi défini ma relation particulière avec la guitare. Chacun d'entre eux a su généreusement me donner d'importants conseils qui m’ont aidé à grandir comme musicien mais aussi comme personne. Je leur suis très redevable et reconnaissant. Ils sont tous avec moi à chaque fois que je monte sur une scène et dans toutes les pièces que je peux jouer.

J'ai lu que vous aviez reçu 30 distinctions internationales incluant l’« Andrés Segovia Award » and le « Christopher Parkening International Guitar Competition ». Mais que vous ont apporté toutes ces distinctions en tant que musicien et artiste.

Les compétitions les plus importantes pour le développement de ma carrière ont été de gagner les concours «  Francisco Tárrega International Guitar Competition » in Benicassim, (Spain) et le « Inaugural Parkening International Guitar Competition » in Malibu, (USA.).

J'ai attentivement écouté vos enregistrements chez Naxos. Le son de votre guitare est incroyable et particulièrement  dans les aigus. Pouvez-vous nous parler de votre guitare et nous révéler le nom de votre luthier ?

La relation que vous pouvez avoir avec votre guitare est unique personnelle. J'ai toujours senti instantanément, quand j'essayais une guitare, si elle me convenait ou pas. Pendant plus de 10 ans j'ai joué une Mathias Dammann de 1992. Actuellement je joue une Mathias Dammann de 2007. C'est un fantastique instrument bénéficiant d’une grande projection basée sur un son de haute qualité. Mais changer d'instruments après une relation de 10 ans avec mon ancien instrument n'est pas du tout facile pour moi. Je connaissais cet instrument à fond et savait ce que je pouvais tirer à tout moment. Et puis passer autant de temps avec elle avait créé des liens psychologiques profonds et quelquefois je me sens infidèle envers mon ancien amour !

Quand vous êtes allé enregistrer chez Naxos, vous avez forcément rencontré le fameux guitariste et ingénieur du son Norbert Craft : que pouvez-vous nous dire de cette rencontre ?

Norbert est un producteur et ingénieur très professionnel. Il connaît très bien la guitare à travaillé avec des guitaristes depuis de nombreuses années. C'est pourquoi je me suis complètement appuyé sur lui pendant l'enregistrement et cela a marché comme sur des roulettes !

Vous êtes maintenant un artiste reconnu. Dans un sens, on peut dire que vous avez atteint votre but principal : jouer avec le New York philharmonique, l’Israël philharmonique, mais aussi dans des salles comme le Musikverein à Vienne, l’Avery Fisher Hall au Lincoln Center… Mais avez-vous toujours un petit rêve caché dans un coin de votre coeur ?

Je dois dire que je me sens privilégié et reconnaissant à la vie de pouvoir faire ce que j'aime. Être un artiste est un style de vie. C'est un voyage dont vous tracez vous-même votre propre chemin et votre destinée au travers du travail et de la patience. La patience pour moi la mère de toutes les vertus de la vie. Dans ce voyage, je vis de moments formidables comme je vis des moments plus difficiles, comme tout le monde. Aucun de ces moments n’est un point de destination pour moi. J'apprécie grandement les belles opportunités en tant que musicien professionnel et j'essaie toujours d'endurer les moments plus difficiles afin d'en tirer des leçons. Une vie d'artiste est basée sur un travail journalier et une responsabilité artistique et sociale. On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve et c'est cela qui est excitant. Je n'ai pas vraiment de petit rêve caché si ce n'est de pouvoir continuer à exercer ce magnifique métier en saisissant toutes les opportunités qui peuvent se présenter.

Quels sont vos plans pour l'année à venir ?

Je viens juste de faire mes début avec le « Huston Symphony Orchestra »  avec comme chef d'orchestre Alondra de la Parra au « Jones Hall » de Houston devant 3000 personnes. Je dois dire qu'elle est un chef d'orchestre extraordinaire et que nous avons eu un franc succès. En octobre, je jouerai pour le  « Principe de  Asturias  Awards » en Espagne. Peu après je donnerai à un récital au Philharmonic Hall à St. Petrsburg (Russie) avec les Nocturnos de Andalucia de Lorenzo Palomo. Puis je jouerai aussi le concerto D’Aranjuez avec le « Russian Philharmonic » à Moscou. En novembre je jouerai avec le « Chemnitz Symphony Orchestra » en Allemagne, puis avec le « West Shore Symphony Orchestra » aux USA. Je jouerais ensuite en duo avec le grand violoniste Augustin Hadelich à New York. Je continuerai par le “Bournemouth Symphony Orchestra and Presidential Orchestra of Turkey”. Mais bien sûr et surtout , je continuerai à développer « Music Without Borders Legacy » en délivrant un message de musique, d'amour et d'espoir dans des endroits les plus défavorisés du monde.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Jean Marie RAYMOND

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